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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 15:21

TEHILA

De Samuel Joseph Agnon

Téhila est le singulier du mot hébreu Téhilim qui signifie Psaumes. Ce mot est, notamment, connu car il est le titre du recueil des prières du roi David, dits Psaumes de David, en hébreu Téhilim.

La forme au singulier est donc plus rare et plus rare encore si elle est utilisée comme un prénom.

Téhila veut donc dire psaume, louange; une traduction latine proposée est Gloria.

Dans la nouvelle de S.J. Agnon, il s'agit d'un vieille femme, habitante de Jérusalem. L'auteur narre sa rencontre avec cette femme d'un autre age, centenaire, qu'il va croiser à plusieurs reprises. 

En quelques pages, il évoque la Jérusalem des années 1920, ses habitants juifs, le mandat britannique, l'opposition religieuse juive entre les mitnagdim et les hassidim. Des phrases simples, justes, délivrent ce qu'il faut savoir, les ruelles de Jérusalem, les rabbins à la table d'études, les soldats britanniques, l'honneur des pères, le malheur des femmes, la piété simple et sincère.

L'auteur décrit-il une vraie rencontre ou est-ce la glorification des humbles ?

Dans cette nouvelle très courte, Agnon montre son immense talent. L'art de la nouvelle est compliqué, il faut dire en peu de mots, être concis et complet.

L'édition est agrémentée d'une postface de Dan Laor, spécialiste de l'écrivain, qui éclaire par des commentaires précis le texte.

Je ne peux que saluer l'initiative de publier en 2014 ce prix Nobel de littérature 1966. Pour les plus curieux, courrez lire La dot des fiancées, oeuvre magistrale de cet auteur.

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 20:26

NOUS FAISIONS SEMBLANT D ETRE QUELQU UN D AUTRE

Shani Boianjiu

Editions Robert Laffont 2014

Il s'agit d'un premier roman de Shani Boianjiu, né en 1987, écrit après ses deux ans d'armée. En Israel le service militaire est obligatoire pour les filles, il dure deux ans avec des affectations dans différents services de l'armée.

Au travers de trois jeunes amies d'enfance, ce service militaire est racontée. C'est un sujet rare de la littérature israélienne, presque tabou.

Léa, Yael et Avishag alternent des témoignages de leurs vies, avant, pendant et après un service militaire traumatisant. Toutes trois sont confrontées à des situations de guerre difficiles, tout autant qu'à des situations d'apprentissage avec les autres recrues, femmes et hommes. Elles sont aspirées dans ce no human's land, elles prennent des coups et n'en sortent pas indemnes. Un portrait sans fard de ce que la guerre engendre, des êtres humains à la recherche d'un sens, pertubés, tatonnants, poussés sans ménagement dans la cruauté sans l'avoir choisie, avec comme obligation majeure celle d'être fortes. Impossible de s'effondrer ou de plier.

L'écriture est très originale, singulière, sans fioritures. C'est un roman dur, sans concessions.

A lire.

Extraits :

"Nous avançons jusqu'à la partie sableuse et caillouteuse du champ de tir. Avant de commencer, je dis à Boris de me donner sa main. Ma paume est plus rugueuse que la sienne. Bien que nous soyons de même taille, ma main semble infiniment plus petite dans la sienne. Je saisi son index droit et j'explique :

'La première phalange de ton doigt s'appelle l'indifférente. Elle n'est pas assez sensible pour presser la détente. La phalange de l'extrémité est la sensible. Elle est trop vulnérable pour rester stable lorsque tu presses la détente.'

Mon souffle se condense dans l'air froid. Une petite goutte tombe de mon nez sur nos deux mains. Je lève les yeux et rencontre le sourire étincelant de Boris.

'La phalange du milieu, dis-je en lui pinçant le doigt, s'appelle le marteau. C'est celle-ci que tu utilises pour presser la détente. Elle est parfaite spour ce travail.

-Je n'aurais jamais imaginé qu'une partie de moi pouvait être parfaite.

Ses yeux sourient, comme ceux de Dan autrefois lorsque j'étais très jeune et que nous étions assis près du banc, en haut de la rue de Jérusalem. Sa main bouge dans la mienne. J'ignore si c'est volontaire ou à cause du froid. J'hésite.

-Et bien, maintenant, tu le sais."

"Les semaines précédant mon ordre d'appel, je les avais passées à traîner dans le sillage de ma mère. Tenant à la main la liste de fournitures exigées par l'armée, elle comparait les prix dans les supermarchés situés à des heures de notre village. Sept paires de chaussettes vert olive. Crème solaire. Dentifrice. Stocks de serviettes hygiéniques pour deux mois. Lotion anti-moustiques. Vingt élastiques solides pour relever la bas du pantalon d'uniforme.

Mon énorme sac à dos, celui que chaque lycée offrait aux élèves en fin de terminale, s'ornait d'une bénédiction imprimée sur la toile :"Allez en paix, chers bacheliers. Nous sommes là pour vous et vous aimerons toujours." Le sac à dos était rempli et fin prêt pour le départ du lendemain.

Nous avions pris le bus, ma mère et moi, jusqu'au point de ramassage d’Haïfa, où un autre bus attendait pour conduire les conscrits du nord jusqu'à Tel-Aviv, à la base centrale de sélection et d'orientation. Là, nous recevions notre fourniment militaire et notre assignation pour les années à venir.

.............

Elle avait fondu en larmes. Elle était nerveuse parce que j'étais son dernier enfant. La plus fragile.

Maman a cessé de pleurer juste avant qu'on m'appelle pour monter dans le bus.

'Tout ira bien. Tout le monde fait son service. Tu vas vivre les meilleures années de ta vie.'

Elle chuchotait en tenant mon visage entre ses mains.

'Je ne m'en fais pas. Je reviendrais bientôt passer des vacances à la maison.'

-Oui, oui.'

Elle ne lâchait pas mon visage.

-J'ai besoin de ma tête, Maman."

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1 novembre 2015 7 01 /11 /novembre /2015 15:58

Entre amis

Amos OZ

Editions Gallimard Du monde entier 2013 Nouvelles

 

Quel joli texte, car, bien qu'éclaté en huit nouvelles, le livre dépeint la vie de huit membres d'un même kibboutz. Et dans chacune des nouvelles les différents personnages resurgissent de manière plus ou moins appuyée pour donner une cohérence à l'ensemble.

Mis à part les israéliens quelqu'un sait-il encore aujourd'hui ce que sont les kibboutzim ?

Le kibboutz est issue de la pensée de Karl Marx, c'est une communauté collectiviste où la propriété privée n'existe pas. Les différents membres sont tous égaux, ils travaillent tous pour le kibboutz et reçoivent de sa part ce dont ils ont besoin (mobilier, vêtements, soins, enseignement, loisirs... ) il n'y a pas de salaire.

Le kibboutz est une structure sociale propre à Israël, le premier kibboutz a été créé en 1910 et il en existe aujourd'hui environ 270.

L'idée n'est pas de faire un cours sur cette forme particulière de vie sociale mais d'expliquer un peu le contexte du livre.

Amos Oz évoque avec tendresse et un peu de nostalgie la vie au kibboutz, les difficultés liées à cette mise en pratique très stricte des valeurs communistes, sa remise en question au travers ses personnages.

Chaque nouvelle est d'une grande sobriété, sans réponse, laissée en suspens. Autant de moment de vie, de témoignages.

Tsvi le jardinier pessimiste, Osnat quittée par son mari, Nahum l'electricien respectueux, Moshé le lycéen, Roni le bon père, Yoav le secrétaire du kibboutz, Yotam qui voudrait partir et Martin l'idéaliste qui meurt.

Au travers de chacun d'eux, Amos Oz nous parle d'humanité et des valeurs portées par les kibboutsnik.

C'est d'une grande poésie, le livre se lit vite et laisse en suspens des moments de vie.

Porté par la nature, environnement privilégié du kibboutz, le livre comporte de très belles descriptions.

 

« Vint l'hiver. Des nuages bas s'amoncelaient au-dessus de la cime des arbres, tandis que les champs et les vergers gorgés de boue condamnaient les ouvriers agricoles et les cueilleurs de fruits à s'employer à l'usine. Des rideaux de pluie grise tombaient sans discontinuer. La nuit, les gouttières débordaient bruyamment et un vent glacé s'infiltrait par les persiennes. Tsvi Provizor veillait invariablement jusqu'à vingt-deux heures trente, pour écouter tous les bulletins à la radio. Dans les intervalles, assis devant sa table monacale éclairée par une lampe flexible, il traduisait en hébreu quelques pages du roman tourmenté d'Iwaszkiewicz. Le dessin représentant deux cyprès et un banc offert par Luna était toujours placé au-dessus du lit. Les arbres semblaient mélancoliques près du banc inoccupé. A vingt-deux heures trente, il enfilait un vêtement et sortait contempler les nuages et les allées vides, luisantes de pluie sous le halo jaune des lampadaires. Entre deux averses, il s'offrait une petite promenade nocturne pour aller voir les plantes de Luna. Les feuilles mortes envahissaient les marches du perron, et il croyait déceler un léger parfum de savon ou de shampoing à travers la porte close. Il arpentait les sentiers déserts un petit moment – des gouttes de pluie dégoulinaient des branches sur sa tête nue – avant de rentrer chez lui écouter dans le noir, les paupières clignotantes, le dernier bulletin de la soirée. »

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19 août 2015 3 19 /08 /août /2015 22:15

NILOUFAR

Ron LESHEM, Editions du Seuil 2011

Un israélien qui parle de la société iranienne avec amitié et empathie. Est-ce qu'en Iran ils le savent ?

Est-ce qu'un jour un iranien écrira sur la société israélienne avec autant d'amour ?

C'est l'histoire de Kami, l'adolescent plein de rêves, qui part de son village pour aller étudier dans la grande ville de Téhéran.

Amir son ami d'enfance, le lâche à la dernière minute et reste au village.

C'est ainsi que Kami s'installe chez sa tante Zaha, ancienne star déchue du cinéma iranien du temps du Shah. Dans l'immeuble de sa tante, il finit par former un petit noyau familial avec Mme Safoureh, Babek l'homosexuel et sa tante.

Puis à l'université il croise Niloufar, fille à papa, belle à tomber, star des courses automobiles, elle veut concourir avec les hommes.

Et face à la fraîcheur et au dynamisme de la jeunesse, c'est le régime impitoyable des mollahs, les interdits, la répression.

Babek disparaît ; Niloufar est condamnée à mort pour avoir porté atteinte aux doctrines du régime. Et voilà Kami qui retrouve Amir et essaie de comprendre. Mais il n'y a rien à comprendre, juste survivre.

Quelques citations :

  • C'est une chance qu'ils ne puissent espionner nos pensées, a lâché Babek, car c'est bien là que se commettent les péchés les plus graves.

  • Les femmes doivent se sentir honorées qu'on prenne à ce point en considération leur infini pouvoir de séduction.

  • Les hommes politiques se tromperont toujours, tandis que les gens ordinaires, eux, mourront toujours.

  • Ne néglige jamais la capacité des gens à te décevoir.

  • Celui qui veille à respecter les lois mineures aura plus de facilités à enfreindre les lois importantes.

Ron Leshem explique que l'idée de ce livre lui ai venu suite à différents tchats qu'il a eu sur internet avec de jeunes iraniens.

Un livre qui se lit avec rapidité, qui nous en apprend beaucoup sur une jeunesse iranienne qui ressemble à celle de tous les pays du mond

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21 juillet 2015 2 21 /07 /juillet /2015 13:15

Zeruya Shalev Editions Gallimard collection Du monde entier 2014

 

Ce livre a reçu le prix Femina étranger 2014.

Vous dire que c'est un bon livre serait donc superflu.

Je vais juste retranscrire les émotions qu'il m'a causé, et vous dire que j'adhère totalement au prix reçu.

 

Le livre retrace trois générations de femmes d'une même famille.

La mère gît sur un lit d’hôpital, en fin de vie, et se remémore son enfance.

Sa fille s'interroge sur son rôle de mère.

Sa petite fille s'interroge sur l'amour de sa mère.

 

En parallèle, il y a les hommes, l'arrière grand père, dur, le fils en rupture, le gendre, en opposition.

 

C'est un roman d'un optimisme rare mais d'un optimisme fragile, juste en équilibre sur les choix des personnages.

Zeruya Shalev n'est pas manichéenne, elle montre qu'un souffle, une lumière pourrait bouleverser ce qui s'instaure.

De ces vies dont elle parle, on se reconnaît avec nos doutes et nos errances.

Magistral aussi, cette femme en agonie, qui évoque son passé, ses frayeurs d'enfant auprès d'un père strict et froid. Le raccourci entre l'enfance et la mort prochaine du personnage est terrible.

Il pointe du doigt la brièveté de nos vies, l'importance de faire sens dans ce temps réduit.

C'est la fille qui incarne cette démarche, et malgré l'opposition de son mari et de sa propre fille, elle révèle la profondeur de ce que peut être une vie.

Quelque fois un peu long, ce roman n'est pas triste, il est juste et précieux.

Le final est d'une beauté et d'une grâce lumineuse.

 

Extraits :

« Qu'est ce que tu me racontes là, marmonna Hemda, l'image est totalement limpide dans son cerveau, ne pas la laisser s'effacer avant d'y mettre des mots, l'occasion peut-être ne reviendra pas, allez, un pied devant l'autre, non, ne tombe pas maintenant, alors elle articule péniblement.... »

 

« Mendier un peu de chaleur et de tendresse, voilà à quoi elle en serait réduite, glaner quelques morceaux de bois aux coins des rues, ne plus jamais être illuminée par une grande flamme ardente, à peine des étincelles par-ci par-là éclaireraient-elles son obscurité un bref instant, voilà à quoi elle devrait se résoudre et peut-être y trouver son salut, elle tourne la tête vers les fenêtres coulissantes de la véranda où se profile un ciel jaune, que ne donnerait-elle pour un signe, pour qu'une voix céleste vienne lui indiquer le chemin... »

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21 juillet 2015 2 21 /07 /juillet /2015 13:06

Liad Shoham- Editions Les escales noires 2013, Editions 10/18 2014

J'ai rencontré Liad Shoham aux Quais du polar à Lyon en 2014.

Pour un avocat qui se pique d'écriture, traduit déjà dans plusieurs langues, dénommé le John Grisham israélien, il était d'une modestie et d'une accessibilité rare.

Et pourquoi ne pas lire un bon polar israélien ?

Terminus Tel Aviv saura vous tenir en haleine jusqu'à ces dernières pages tout en vous faisant découvrir une facette du pays, pas si éloignée de situations connues en France.

Tout commence par un assassinat, oui, mais tout commence aussi par l'ambition d'une jeune policière d'accomplir son devoir en conscience.

Mais tout va trop vite, avant même d'avoir boucler son analyse, un suspect idéal se présente.

Un immigré illégal, ne parlant pas la langue, reconnu par le voisin, qui dit mieux ?

Au delà de la simple enquête policière, Liad Shoham réussi le tour de force de nous plonger dans les réseaux de migrants clandestins, les mafias associées, l'exploitation de la précarité et de la faiblesse, l’ambition démesurée et amorale de certains, bref un beau kaléidoscope humain dont la véracité est palpable.

On découvre un monde, celui de l'immigration, et l'on se dit que la société française ne doit pas être si différente de la société israélienne sur bien des points.

Je gage que lorsque vous aurez lu ce livre :

1- vous n'entendrez plus le mot « érythréen » de la même façon

2- vous commanderez le futur livre de Liad Shoham.

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29 octobre 2008 3 29 /10 /octobre /2008 21:14
Adam ressuscité
Yoram Kaniuk, roman de 1971
Publié en français aux Éditions Stock 1980


Ce roman raconte l'histoire d'Adam Stein, interné régulier de l'Institut de Réhabilitation et de Thérapie, situé au coeur du Néguev.

Adam Stein, rescapé de la Shoah.

Adam Stein, célèbre clown allemand.

Adam Stein, chien de Herr Commandant Klein à qui il doit la vie.

Adam Stein, thérapeute d'un enfant chien.

Adam Stein, amant de Jenny.

Adam Stein, fou.


Après l'horreur humaine de la Shoah et son incompréhensible, indicible réalité, comment survivre? Comment vivre le quotidien humain comme si de rien était, comme si rien n'avait été?

Adam Stein a choisi la folie, la vie n'est qu'un grand théâtre ou il faut prendre le parti de rire. Alors Adam s'amuse comme un petit fou, il connait tout son petit monde, l'Institut est sa maison, personnel médical ou internés, il manipule à son gré et souffle un vent de folie intense sur chacun.

Et puis il y a cette relation spéciale qui s'établit entre Adam et David. David est un enfant interné qui se prend pour un chien. Adam le ramènera peu à peu à l'humanité. La guérison de David signera sa guérison, mais on n'est jamais sur de rien.

Ce livre est un livre difficile, mal aisé à comprendre car il donne autre chose à entendre que le discours normé sur la Shoah. Il parle de l'indicible, ce qui ne se peut sans la folie.


En exergue de son livre, Yoram Kaniuk a inséré les deux citations suivantes :

 

« Elazar, fils de Ya-ir, dit : 'Dieu a dû se prononcer irrévocablement contre le peuple juif qu'Il aimait tant. Car s'Il avait continué de lui manifester Son amitié, si Son ressentiment avait été seulement passager, Il n'aurait pas été absent – si étrangement absent – lors de la Grande Destruction.' « 

Flavius Josèphe, La guerre des juifs.


« L 'homme est un dieu déchu »

Emerson.



Extraits


«Il n'y a qu'une issue. Qu'une seule façon de se sauver. C'est de rire. C'est pour ça que je suis devenu clown. Si je n'avais pas été capable de rire là-bas, chez le commandant Klein, je n'aurais pas pu le supporter, j'en serais mort ; c'est également vrai pour tout le monde, pour vous tous. Les hommes, les femmes, lui et elle, toi et toi, et même Klein. Quand il a cessé de rire Klein est devenu Weiss. Et le condom que je lui apportais était tout juste bon à le faire pleurer. Il faut savoir rire. Il n'y a rien d'autre à faire. Vous devez vous dire que vous êtes une bouilloire bleue, et vous conduire comme une bouilloire bleue, bouillir et siffler comme une stupide bouilloire bleue. Et rire. Et vous cacher le visage, le couvrir d'un masque, crier et vous enfouir dans la glaise, vous pincer les fesses, essayer de vous conduire comme un chien, vendre des actions sur le lune et rire. Sans arrêt, toujours. C'est ça l'objectif à atteindre.

-Tais-toi, Adam. »


« -Tu ne ris pas, Adam ! Je reconnais le rythme, tu pleures. Tu as pleuré comme ça quand le poisson rouge est mort, le jour où nous sommes revenus du cimetière, tous les deux, toi et moi, comme deux orphelins que nous étions.

-Je pleure ? Moi ?

-Toi.

-Pourquoi ?

-Parce que le chien n'en est pas un.

-C'est un chien.' Adam élève la voix, tout à coup inquiet. 'C'est un chien.'

-Regarde-le, Adam, regarde-le, observe-le, vois par toi-même, parce qu'un jour tu as été intelligent, avant de te retirer, avant de mal tourner.

-Je regarde. Ce que je vois dépend de moi ; tout s'est estompé ; la guitare est un train, et le train c'est toi, Heidelberg, c'est l'éternité. Jérusalem est un cimetière. Ruthie est un clown et le chien est un enfant.

-Tu regardes, mais tu as peur de voir.

-Je regarde. De toutes mes forces. Tu n'as pas le droit. Tu es moi. Je suis toi. Nous sommes tous les deux, l'un et l'autre. Toi. Moi. Regarde, il écrit. Une lettre. Une chanson. A Dieu. Je vois que Dieu rentre chez lui.

-C'est un chien. Un chien n'écrit pas. Un chien aboie, ouah, ouah, ouah. Un chien c'est l'homme d'Ilse Kosh. Un chien, c'est Rex. Un chien, c'est moi quand je ne faisais pas attention.

-Il y a des chiens qui écrivent. Il y a des chiens qui font rire les gens.

-Comme toi ?

-Comme moi. Autrement dit, comme toi !

-Comme toi ?

-Comme moi !

-Tu n'es pas un chien.

-Si, je suis un chien, crie Adam. C'est ce que tu n'as jamais compris. Herbert, mon frère, mon très cher frère, malgré toutes tes études et ta culture, tes doctorats et ton intelligence, malgré Spinoza, Fichte et ton Introduction à la théorie éthique, malgré Hobbes et sa théorie du chien cannibale et de l'homme-loup, malgré Rousseau et Leïbniz, malgré ton Hegel, ton Kant à Königsberg et la nouvelle cité polonaise qui durera mille ans, malgré Platon et Anaximène, Anaxagore et tous ces Grecs, malgré eux tous, tous sans exception, tous les Nietzsche, leur maître et meneur Schopenhauer, et son chien, malgré eux tous, tu n'as jamais compris que tu étais – c'est à dire que j'étais .... un chien.

-L'enfant est un chien.

-Et moi ?

-Pas toi. Tu es un escroc qui n'a pas réussi. Tu as échoué Adam.'

Herbert éclate de rire et disparaît derrière les montants de la fenêtre. »

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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 21:47
 Meir Shalev, Albin Michel 1990

 

Comme d'autres ont chanté, conté, le shtetl et les communautés d'Europe centrale, Meir Shalev a inventé les contes du kibboutz et du moshav.

A travers l'histoire de Baruch, de sa famille, son grand père Yaacov et de 'la compagnie de travail au nom de Faïgué', Meir Shalev raconte l'arrivée des premiers pionniers en terre d'Israël. Pionniers venant de Kiev qui fondèrent les premières communautés agricoles, domestiquant la terre, instaurant des sociétés égalitaires, où l'agriculteur garde la suprématie sur l'instituteur.

Libres, pleins d'espérance et de rêves, ils sont arrivés et ont inventés leur monde et leur mode de vie, ils se sont ré appropriés la terre, l'ont apprivoisé mais sont restés des hommes, avec leurs chagrins, leurs amours et leurs haines et tant de rêves.

Ils étaient quatre Yaacov, le grand père de Baruch, Eliézer Libersohn, Tsirkine -Mandoline et Faïgué Levine. Ils ont fondé en riant la sérieuse 'compagnie de travail au nom de Faïgué' devenu un symbole et un exemple historique pour les jeunes générations.

Et Yaacov raconte à son petit fils Baruch, il le nourrit de mots et Baruch assoiffé écoute les histoires aux portes, sous les fenêtres pour raccrocher les fils épars. Pinès l'instituteur prend aussi sa part à cette éducation et ils sont là, les deux vieux ressassant, et l'enfant affamé.

C'est Baruch qui prend la parole, à l'age d'homme, il enterre les pionniers et raconte le destin de chacun.

Avec cette merveilleuse faculté de conter, le lecteur sent vite l'odeur des foins, la terre sous ses ongles, la fraicheur de la nuit. L'histoire avance, revient en arrière, s'y arrête un moment, bifurque et reconstitue les destinée de chacun, leurs entrelacs. Doucement le puzzle se reconstitue.

Ce livre a de plus l'intérêt de retracer un pan de l'histoire d'Israël, peu connu aujourd'hui : les débuts des communautés agricoles israéliennes.

 

Quelques extraits:

 

'Alors que le trio effréné chantait des chants ukrainiens « pour énerver les parasites du baron », Faïgué et son frère Shlomo Lévine étaient assis à coté, torturés jusqu'à l'évanouissement par leurs estomacs vides. Arrivés ensemble dans notre pays, ils furent jetés dans les bras des matelots arabes sur le quai crasseux, ils se mirent sur pied et commencèrent à errer, accablés par la dysenterie, le soleil et la faim. Leur aspect délicat compromettait leurs chances de trouver du travail. Schlomo Lévine retirait ses lunettes pour ne pas passer pour un « intilliguent » chez les paysans et, quand il obtint du travail dans une vigne, il ne parvint pas à distinguer une taille de trois yeux d'une taille de quatre yeux. A cause de ses yeux, il détruisit une rangée entière de pieds et il fut renvoyé.

Ils mangeaient à la fortune du pot des gens charitables. Des lentilles dans de l'huile de sésame brûlante, des oignons d'Égypte, des oranges jetées, des lanières brunes de « camardine ».

La camardine était « le sucre des pauvres ». De la pulpe d'abricots pilée, abaissée et séchée. Je disais et redisais ce mot, et je sentais entre les syllabes le goût gluant, doucereux. Shlomo Lévine me racontait combien il avait en horreur cette camardine.

« Mais c'était bon marché, et nous n'avions pas d'argent, ta grand-mère, ma malheureuse soeur, et moi. »

Les pauvres ont besoin de quelque chose de doux, c'est le goût le plus proche du réconfort, m'expliquait-il, et il était plein de colère car il se souvenait du vol de tout le chocolat de la coopérative commis par des jeunes du village « alors qu'ils pouvaient l'acheter, ces grands héros. »'

 

'J'avais une tête de plus que tous les enfants et, pour cette raison, on me fit asseoir dans le fond. Je posais mon cartable, le sac allemand de mon père Benjamin, et je vis Pinès entrer dans la classe. Il m'avait déjà donné quelques leçons. J'avais cinq ans, quand il m'emmena au verger et me montra un nid ovale, couvert, avec une ouverture ronde sur un côté.

« C'est le nid de la fauvette, dit-il, les petits se sont déjà envolés. Tu peux mettre ta main à l'intérieur et sentir. »

L'intérieur du nid était tapissé de graines de sèneçon et de duvet, doux et tiède.

« La fauvette est notre amie, elle détruit les insectes nuisibles, dit Pinès, elle a un petit corps et une longue queue. »

Il m'emmena dans sa maison. Parmi les centaines d'oeufs vides qu'il conservait dans des boîtes, il prit pour me le montrer celui de la fauvette – petit, pâle, avec des points rouge au bout. Quelques jours après, nous sautions ensemble dans la broussaille pour entendre les sifflements de séduction de la fauvette mâle, voir que sa queue lui servait à garder l'équilibre et que son bec long et acéré était vraiment fait pour capturer les insectes.'

 

 

 

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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 21:43

Shifra Horn, Edition Fayard 2001


A travers la saga familiale de quatre matriarches, c'est l'histoire de la féminité, de la maternité et surtout l'histoire de Sarah que nous raconte Shifra Horn, dans le décor historique du foyer juif dans le pré état d'Israël jusqu'à la naissance de celui-ci.

Quatre mères et aussi quatre femmes libres et autonomes, chacune a leur manière.

L'histoire commence par la jeune et belle Mazal, orpheline élevée par sa tante, car avant Mazal : il n'y avait pas de mère.

Mariée à Itzhak, qu'elle délaisse à la naissance de sa fille Sarah; Mazal finit sa vie avec son amie Guéoula, diable rouge avec laquelle elle élèvera Sarah. Itzhak part et c'est son fils, Avraham, qui reviendra.

Il découvrira la merveilleuse beauté de Sarah dont il ne sait rien, qu'il épousera et abandonnera à son tour pour faire fortune ailleurs.

Sarah aura de lui deux enfants, Pnina Mazal, polyglotte de génie, et Itzhak, attardé mental, qui appris dans sa vie un seul mot 'Manger'.

Pnina Mazal se marie avec David, qui meurt avant même d'avoir atteint la ligne de front vers laquelle l'armée l'a envoyée.

Il ne laisse à Pnina Mazal qu'un enfant, Guéoula, élevée du fait du travail de sa mère par Fatma, une arabe du village voisin; et qui devient ainsi la soeur de lait de Mohamed.

Guéoula aura à son tour une fille, dont le père n'est pas nommé, mais dont le texte suggère fortement qu'il pourrait être l'un des étudiants religieux qui à la suite de la fête de Pourim et d'un excès de boisson aurait violée avec plusieurs de ses camarades une jeune femme passant par là.

Mais ce n'est pas sur.

D'ailleurs qu'importe les pères, ils passent, et restent les mères.

C'est Amal qui raconte l'histoire, celle qui brise la chaine infernale, en enfantant un fils dont le père fut aussi bref que les autres.

 

Les hommes sont-ils si peu importants ?

C'est l'amour de la belle Sarah, dont la chevelure d'or ensorcèle tous les hommes, qui est le fil rouge de cette saga. Sarah libre et amoureuse d'Edward, fidèle amant, photographe du monde et de sa passion. Sarah dispensatrice de ses bienfaits au monde qui raconte à son arrière petite fille toute l'histoire et lui lègue le reste.

 

Et voilà un joli conte.

 

Quelques extraits :

 

'La-bas dans les champs, à l'ombre des arbres fruitiers, David feuilletait les textes sacrés et étudiait ses leçons à haute voix tandis qu'Itzhak suivait les mouvements de sa bouche et bougeait ses lèvres muettes. Pour ces promenades, Sarah leur préparait toujours dans un sac en toile des pitas chaudes et fraiches, des olives et une tranche d'onctueux fromage de brebis. David rompait le pain et le bénissait, alors qu'Itzhak se jetait dessus avec des grognements affamés.

« Pas comme ça », disait le jeune homme et, pour essayer de lui inculquer les bonnes manières, il mangeait sa part lentement, avec distinction. Il ramassait les miettes pour les donner aux passereaux qui se regroupaient autour d'eux. Si, après moult recherches, il arrivait à dénicher une fourmilière, il éparpillait tout autour des restes de pain et montrait à Itzhak comment chaque insecte transportait un fardeau plus lourd que le poids de son propre corps. Ils demeuraient au moins une heure assis à coté d'un trou, à attendre que toutes les miettes aient disparu dans les profondeurs de la terre. En fin de journée, lorsque, à l'ouest, les cieux se couvraient de nuages rouge feu, ils rentraient, les yeux brillants. Itzhak s'endormait paisiblement et ne se cognait plus la tête contre les murs.'

 

'Edward la guettait comme un oiseau de proie nocturne. Il descendait discrètement par l'échelle de corde, et, tel un voleur de grand chemin, lui sautait dessus, encouragé par les cris de peur et de joie qu'elle lâchait. La chaloupe tanguait alors comme si elle naviguait sur une mer houleuse. Ensuite, Sarah se ressaisissait et renouait ses cheveux. Lui s'allongeait à coté d'elle, un bras sous la tête, énumérait les étoiles et lui expliquait les signes astrologiques dans une langue qu'elle ne comprenait pas. Au moment où la fraîcheur descendait sur leur peau, quand de petites gouttes de rosée se déposaient sur les parois en bois et faisaient légèrement onduler les cheveux de Sarah, il lui parlait de son amour dans une langue qu'elle comprenait. Alors l'orage éclatait à nouveau et la barque se balançait tant au-dessus de l'eau calme qu'elle menaçait de les éjecter. Ce n'était que lorsque le soleil pointait à l'horizon que la tempête charnelle s'apaisait et que la frêle embarcation retrouvait son équilibre. Les membres fourbus, Sarah rectifiait sa tenue et, sans se retourner, courait rejoindre ses enfants.'

 

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20 juillet 2008 7 20 /07 /juillet /2008 18:04
 Samuel Joseph AGNON,  Les belles lettres 2003


Voici un livre différent de tous les autres livres. Et pour cause, l'auteur n'est pas n'importe qui (rien de moins qu'un prix Nobel de littérature) et l'histoire un conte de fées. Pour qui a le coeur ouvert, ce livre arrachera sourires, tendresse et sympathie.


C'est l'histoire de rabbi Yidel, attention rabbi ne voulant pas dire ici rabbin, c'est une appellation populaire pour les hommes de foi et pieux; ce qui est le cas de rabbi Yudel, homme pauvre mais profondément pieux. Heureux de vivre, il goute à la joie de l'existence donnée par Dieu dont il connait toutes les bénédictions, prières et commandements. Cette vie sainte et simple va cependant être troublée par l'impératif de doter ses filles en age de se marier, ce qui constitue un commandement divin. Pour cela il va devoir s'arracher à son paisible quotidien pour courir les routes et aller de village en village quémander auprès de ces coreligionnaires de quoi doter ses filles.

Afin de l'aider dans cette tâche, sa communauté lui octroie un bel habit, un cheval et un cocher pour parcourir les routes de Galicie. Et le voilà parti, à travers ce monde perdu, cet Atlantide, que furent les shtetls et ces communautés juives aux folklores bigarrés, entre religion et coutumes. A travers les pérégrinations de rabbi Yudel on découvre un monde unique et perdu à jamais, qu'Agnon fait revivre à merveille. Les communautés juives d'Europe de l'est, avec leur hiérarchie sociale, leurs obligations et leurs dévotions, leurs mesquinerie et leurs joie, tout est dépeint avec la plus grande tendresse. Et rabbi Yudel, selon sa chance engrange ou non les oboles des uns et des autres. Il finira par se plaire dans ce statut de solliciteur, au final bien argenté, tant et si bien qu'il en oubliera ses filles et dépensera l'argent pour lui. On voudrait lui taper sur l'épaule pour le réveiller. Mais ne nous inquiétons pas, tout se finira bien, grâce à l'intervention d'un coq qui ne finira pas en cocotte. Et les fiancées seront dotées et les mariés seront heureux. Et tout se finira sur une longue bénédiction, apothéose de ce conte.


'La dot des fiancées' est le pendant poétique, tendre et drôle du 'Juif errant est arrivé' d'Albert Londres. A travers ce roman, c'est toute la Galicie qui émerge et revit sous la plume nostalgique d'Agnon.


Et après avoir lu ce livre, on se dit que les peintures de Chagall ne sont pas tant des oeuvres de pure imagination, le coq violet, l'âne vert, le violoniste et ces mariés qui s'envolent n'ont-ils pas vraiment existés.

Ce que Chagall a peint (ou dépeint), Agnon l'a mis en mots. Pour notre plus grand plaisir.

Quelques extraits

'Il habitait sous terre, dans une cave sombre, étroite et humide ou il n'y avait ni banc pour s'assoir, ni table pour manger, ni lit pour s'allonger, ni aucun objet domestique d'usage courant, mais seulement une paillasse étendue sur le sol. Sa femme et ses enfants s'y allongeaient, et ne bougeaient de là ni de jour ni de nuit pour ne pas abimer leurs affaires. Ce pauvre homme avait pour seule richesse un coq nomme Rabbi Zara'h qui le réveillait au matin pour servir le Créateur. Et pourquoi l'appelait-on Rabbi Zara'h ? Parce qu'il est écrit dans les Psaumes (CXII, 4) "Une lumière brille (Zara'h) pour les Justes au milieu des ténèbres".'

'Ces paroles allèrent droit au coeur du hassid et éveillèrent sa compassion paternelle. Il poussa un soupir amer et se remit à l'étude de la Guemara, plaçant sa confiance dans l'Eternel de qui toutes choses dépendent.'

'Nouta le cocher arriva avec ses deux chevaux, Poussif et Fringant réputés pour leur allure et leur prestance et qui étaient experts ès chemin, capable de sentir n'importe quelle auberge à une distance de marche sabbatique. Et pourquoi en fallait-il deux ? Précisement parce que deux valent mieux qu'un et que cela rajoute à l'importance des voyageurs. Nouta s'arrêta a coté de la maison de rabbi Yidel et fit claquer son fouet jusqu'à ce que l'atmosphère fut rempli de sifflements. Fringant tira sur ses pattes, frappa la terre de son sabot et fit bouger la cariole. Poussif dit alors à Fringant : "Fringant mon frère, détents tes jambes, je te parie qu'elles n'ont pas besoin de se mettre au travail".'

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